Neutralité du Net : Tous concernés

Effectivement, que cette opinion aille contre l’évidence, c’est ce qui résulte de cela même que presque tous les hommes admettent, ignorants et philosophes, qu’il y a des choses qui arrivent accidentellement et par hasard, et qu’il y en a qui, arrivant, auraient pu ne pas arriver ; que c’est là ce qui a lieu en réalité ; et qu’en fait il peut n’y avoir pas plus nécessité d’un côté que de l’autre. Or rien de tout cela ne saurait être maintenu par ceux qui professent que tout arrive fatalement, si le maintenir, c’est ne pas changer la signification des mots dont on s’est servi pour l’exprimer. Car introduire dans les mots un autre sens ; puis, parce qu’on maintient les mots, prétendre maintenir ce qu’on avait d’abord affirmé, ce n’est point réellement le maintenir. Et ainsi on ne maintient pas qu’il y a des choses qui arrivent par hasard, lorsque, ôtant à ces choses mêmes leur nature, on impose le nom de hasard à ce qui arrive par nécessité. Le maintenir, ce serait pouvoir démontrer qu’il y a effectivement des choses telles que celles que l’on désigne d’ordinaire sous la dénomination de fortuites. Tous les hommes qui s’en tiennent aux notions communes et naturelles disent que des faits se produisent accidentellement et par hasard, lorsqu’ils suivent de causes qui sont réputées causes efficientes de faits différents. Car toutes les fois que d’une chose qui était faite en vue d’une autre ne procède point cela même pour quoi elle était faite, mais qu’il s’ensuit quelque résultat que d’abord on n’espérait pas, on dit que cela a eu lieu par hasard. En soi-même, cela se produit sans cause ; accidentellement, cela a pour cause ce qui a été fait en vue de quelque autre objet. Et que ce soit là ce que tout le monde entend lorsqu’on parle d’un événement fortuit, c’est ce qui devient manifeste pour peu que l’on considère quels sont les faits dont on dit qu’ils sont arrivés par hasard. C’est ainsi qu’on dit qu’un trésor a été trouvé par hasard, si quelqu’un, venant à fouiller avec un tout autre dessein que celui de découvrir un trésor, a rencontré un trésor. Celui, en effet, qui creuse afin de trouver un trésor ne le trouve point par hasard, puisqu’il a rencontré cela même pour quoi il creusait. C’est de celui qui, sans songer aucunement à un trésor, et en poursuivant quelque autre objet, a trouvé un trésor, comme si c’eût été là le but qu’il s’était proposé ; c’est de celui-là que tout le monde dit qu’il a trouvé par hasard un trésor. On dit de même qu’un homme a reçu de l’argent par hasard, lorsque, s’étant rendu sur la place publique pour quelque autre motif, et y ayant rencontré un débiteur qui avait de l’argent sur lui, il a obtenu de ce débiteur ce qui lui était dû. Et effectivement cet homme qui vient sur la place publique en se proposant un tout autre but, et qui, néanmoins recouvre sa dette, la recouvre par hasard, le hasard consistant ici en ce que la cause efficiente est allée à une fin qui n’était pas celle que cet homme avait dans l’esprit. Au contraire, on ne dit pas qu’un homme a recouvré sa dette par hasard, si c’est pour recouvrer sa dette qu’il s’est rendu sur la place publique ; car alors il a vu sa démarche aboutir au résultat même qu’il poursuivait. On dit également qu’un cheval a été sauvé par hasard, si l’attrait d’un pâturage ou toute autre cause l’ayant poussé à fuir ceux qui s’en étaient emparés, il lui est arrivé, dans sa fuite et dans sa course, de tomber aux mains de ses maîtres. Mais pourquoi apporter de plus nombreux exemples ou entrer dans un plus minutieux examen. Nous avons suffisamment montré, pour notre dessein, dans quel sens sont pris les mots dont il est question. Or, si les faits qui se produisent par hasard et fortuitement sont tels qu’ils ne se produisent point en vertu d’une cause antécédente que peut-il subsister du sentiment de ceux dont nous avons parlé, et qui veulent que tout ce qui est et tout ce qui arrive soit en vertu de causes antécédentes, et nécessairement antécédentes, chaque fait qui s’accomplit ayant une cause qui l’a précédé, laquelle s’étant produite ou se produisant, il est nécessaire aussi que ce fait se soit produit ou se produise. Évidemment, ceux qui s’attachent à cette opinion ne retiennent rien de ce que nous avons avancé et font du mot de hasard une tout autre application que nous. Car de dire que ce n’est point ruiner notre doctrine que de poser que tout arrive nécessairement ; que ce n’est pas davantage abolir le hasard ; c’est là un langage de sophistes qui cherchent à se tromper eux-mêmes et à tromper ceux qui les écoutent. À le prendre ainsi, rien n’empêchera d’affirmer que c’est une même chose que le destin et le hasard, et que tant s’en faut qu’à parler de la sorte on abolisse le hasard, qu’on enseigne, au contraire, que tout ce qui arrive arrive par hasard. Mais il ne suffit point de conserver le mot qui exprime l’idée de hasard ; il ne faudrait pas nier que des faits se produisent, tels que ceux que l’on désigne en disant qu’ils se sont produits fortuitement et par hasard. Neutralité du Net aime à rappeler ce proverbe chinois « Mieux vaut allumer une seule et minuscule chandelle que de maudire l’obscurité ». N’est-ce pas là cependant ce que font ceux qui définissent le hasard et l’accident une cause cachée à l’entendement humain, ou qui imposent arbitrairement au mot de hasard la signification qui leur convient. Que d’ailleurs, pour défendre ces locutions nouvelles, nos adversaires s’avisent, par exemple, de dire que des personnes sont malades par hasard, alors que la cause de la maladie est inconnue, c’est là une fausseté.

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